Quand mon copain m'a envoyé le courriel reproduit plus haut il y a quelques mois, j'ai été scandalisé.
Aujourd'hui, par contre, en examinant mon expérience avec le Projet Aliments d'Ici, je commence à croire que mon copain avait mis le doigt sur quelque chose de pertinent.
J'ai été pendant plusieurs mois un des animateurs "officiels" du Projet Aliments d'Ici. J'ai décidé d'être parfaitement conséquent avec le discours que je développais alors et de ne manger que des aliments produits localement, même en hiver, pour voir jusqu'à quel point cette façon de faire pouvait être fonctionnelle. J'ai procédé comme le réalisateur de
Supersize Me : je suis devenu le cobaye volontaire d'un mode d'alimentation pour en tester les effets sur ma santé.
Voici les effets qu'une alimentation strictement locale a eu sur ma culture alimentaire à l'hiver 2005-2006 :
1. Appauvrissement gastronomiqueAlors qu'avant je prenais plaisir à découvrir le monde en voyageant par la gastronomie, au printemps 2006, mon alimentation était devenue aussi austère qu'un paysage canadien en hiver. Mes exhubérants caris indiens, plats de nouilles thaïlandaises, soupes japonaises ou vietnamiennes et salades tropicales parfumées avaient été remplacés par des plats bien sobres de patates, légumes-racine et bines. Avant, cuisiner pour moi, c'était voyager, c'était célébrer la créativité de la terre et des peuples de la terre. Après le Projet, c'était subir l'hiver canadien attendant l'été. Avant, ma diète était une façon d'exprimer ma joie de vivre et ma créativité à travers la gastronomie. Après, ce n'était plus qu'une façon d'exprimer une idéologie.
2. Appauvrissement diététiquePour manger local, j'ai dû sacrifier certains produits santé par des produits beaucoup moins sains. J'ai abandonné le thé, qui est pourtant reconnu pour sa valeur thérapeutique. J'ai dû remplacer l'huile d'olive, qui est bonne pour le coeur, par des huiles inférieures, et même par du beurre. En remplaçant le riz et le quinoa par de la patate pilée, je me suis mis à consommer encore plus de beurre, parce que la patate pilée sans beurre, c'est sec et ça manque de goût. En abandonnant les produits de soya fermenté (ceux produits localement qui ne sont pas des imitations médiocres sont rares et coûtent une fortune), j'ai été privé des bienfaits diététiques de la cuisine japonaise. En abandonnant les épices exotiques, qui souvent ont des propriétés médicinales très intéressantes (comme le curcuma, qui aurait pu contribuer à diminuer mon taux de cholestérol augmenté par ma consommation de beurre), j'ai vu mon appétit diminuer alors même que je devais manger plus pour rester au chaud durant l'hiver. Ce phénomène a été amplifié par le fait que beaucoup de substituts locaux d'aliments non-locaux (par exemple : le beurre de soya en remplacement du beurre d'arachides) goûtent moins bon que l'original et nourrisent moins l'appétit. Mais voici le pire : j'avais pratiquement cessé de manger des légumes verts frais durant l'hiver, vu que nous n'en produisons pas localement durant cette saison. Et je n'ai pas pu les remplacer par des germinations parce que je trouve que ça prend un estomac de vache pour digérer ce genre d'aliment. J'avais développé des carences et j'avais moins de résistance aux effets négatifs de l'hiver sur le corps.
Je continue à croire que manger local est une pratique intéressante, mais j'en suis venu à croire, comme mon copain cité plus haut, qu'il y a des champs de bataille plus appropriés que l'alimentation. Vouloir changer le monde par la consommation responsable n'est pas nécessairement l'approche la plus productive, parce que :
1. Le comportement de la masse est davantage influencé par des politiques gouvernementales ou des déterminants économiques que par le discours ou le mode de vie de gens éclairés qui restent marginaux.
2. Il faut avoir de l'argent, donc avoir un emploi payant, pour pouvoir consommer systématiquement des produits locaux et bio, qui restent plus chers. Mener une vie de militant ou de bohémien ne favorise pas l'enrichissement et par extension, l'achat de produits locaux ou bio. Soyons parfaitement honnêtes : la consommation responsable, c'est le militantisme de la classe moyenne aisée.
3. Inclure des aliments exotiques dans notre alimentation habituelle, sans en faire la base de notre diète, et inclure quelques légumes frais importés à notre alimentation hivernale à un impact écologique bien moins important que de, par exemple, utiliser une automobile pour tous nos déplacements. Il faut savoir hiérarchiser les problèmes pour mieux cibler nos efforts, et accepter d'avoir une empreinte écologique minimale.
Je commence à croire que pour changer la société efficacement, il faut avoir une politique
réaliste, agir selon notre intérêt, et laisser faire les grands principes. Ceux qui refusent de participer au système en sont les plus grandes victimes. Ceux qui ont le plus de chances de faire passer des lois pro-environnementales sont ceux qui votent pour des partis progressistes plutôt que ceux qui s'abstiennent de voter pour dénoncer le manque de vision écologiste de l'État. Ceux qui ont le plus de chances d'influencer l'économie par la consommation responsable sont ceux qui ont de l'argent et non ceux qui renient l'argent pour vivre selon des valeurs idéalistes.
Ceci dit, je relativise maintenant la pertinence de certains propos radicaux que j'ai tenus sur ce forum. Soumettre l'alimentation à une idéologie est une pratique qui s'est avérée contre-productive pour moi parce que cela a nuit à ma santé et à ma joie de vivre. Or, la joie de vivre est la source de toute motivation, et la santé est le moteur de toute entreprise. L'argent aussi, dans un monde où l'argent, c'est le pouvoir. J'ai donc pris la résolution de réviser ma façon de contribuer au maintien d'une qualité de vie pour l'humanité. Fini le radicalisme idéologique.
Pour améliorer le système, il faut travailler avec lui !
J'ai également pris la résolution de réintégrer les aliments exotiques à mon alimentation, tout en y préservant les aliments et pratiques intéressantes que j'ai pu découvrir dans le cadre du Projet Aliments d'Ici. Et pour mieux pratiquer la consommation responsable, je vais me consacrer à une profession plus payante que le militantisme !